Le problème avec le progressisme

The Problem with Progressivism

Traduction de
http://islamandevolution.com/problem-progressivism/ et
http://islamandevolution.com/problem-progressivism-2/

Non, cet article ne traitera pas des « musulmans progressistes », mais certains propos à venir s’appliqueront sûrement à eux.

Nous sommes pour la grande majorité d’entre nous, consciemment ou non, progressistes. Ce que j’entends par là c’est que nous nous considérons nous-même ainsi que notre époque comme étant historiquement la plus récente et la meilleure. La question est : est ce que cette croyance est justifiée ?

J’emploie ce terme dans le sens où le « progressisme » serait une large philosophie selon laquelle l’humanité est dans une voie de perpétuel progrès. Au fur et à mesure qu’elle avance dans le temps, une civilisation humaine s’améliore sur le plan intellectuel et moral en même temps que sa compréhension du monde progresse. Bien sûr, il peut y avoir quelques pas en arrières ici et là (les guerres mondiales, les génocides etc), mais l’écrasante tendance est celle de l’avancée.

L’avancée intellectuelle et morale

Le progressisme trouve ses origines dans les Lumières et connaît son apogée au XXe siècle avec l’acceptation généralisée du Darwinisme qui a donné au progrès sa première expression scientifique. Des penseurs aussi influents que diversifiés tels que Locke, Descartes, Kant, Hegel ou Marx ont tous soutenu l’idée que le pouvoir de la rationalité de l’homme surpasse la bassesse de sa nature et continue de propulser l’humanité vers le resplendissant destin de son choix.

D’après de tels points de vue, les humains, en tant qu’espèce, n’avancent pas seulement dans leur connaissance empirique du monde – principalement à travers la science – mais aussi dans leur rectitude morale. Le passé est considéré comme barbare. La liberté de changer de religion, la liberté de conscience, les droits inaliénables, les droits des femmes, et tout une pléthore de doctrines libérales humanistes se sont développées, chacune sonnant un battement de tambour dans la marche vers la réalisation de l’humain ultime.

Vivons-nous dans la meilleure des époques ?

Bien sûr, il y a eu aussi des sceptiques vis à vis de ce genre de progressisme. La critique la plus importante est que l’homme moderne, qui vit dans un monde technocratique capitaliste globalisé, n’est clairement pas supérieur à ses prédécesseurs. Le capitalisme industrialisé, malgré toutes ses réalisations techniques, a porté un coup dur à la santé de la planète. Et la démocratie libérale, malgré toutes ses aspirations à la justice et à l’égalité, a signé des chèques que l’État-nation moderne, avec ses tendances à la corruption et à la violence, ne peut payer. Quant au Darwinisme, son application à la sociologie et à l’ingénierie sociale à partir du début du XXe siècle ne donna pas de résultats probants. Passer en revue ces exemples et d’autres nous donnes de bonnes raisons de penser que, plutôt que de progresser, l’humanité est sur la pente du déclin.

Souligner une critique

Étant moi même critique à l’égard du progressisme, je préfère opter pour une autre approche. Bien qu’ils soit bénéfique de pointer les maux qui gangrènent le monde moderne, cette critique n’aborde pas le postulat central du progressisme selon lequel, avec le temps, le savoir humain s’accumule.

Un progressiste par exemple, pourrait rétorquer que toutes les maladies du monde moderne sont le fruit d’une mise en application imparfaite de ces valeurs, bel et bien louables, développées au fil des siècles. Par exemple, la technologie pourrait être utilisée par des personnes malveillantes pour fabriquer des armes de destruction massive tandis que d’autres mettent au point des nouvelles procédures médicales afin de sauver des vies. L’existence d’individus qui pourrait abuser du progrès technologique à des fins néfastes n’enlève rien au fait que le savoir humain a progressé de façon inestimable. Il en va de même pour le capitalisme, la démocratie, ou d’autres institutions ou valeurs.

Est ce que le savoir humain s’accumule ?

Ce que j’aimerais suggérer néanmoins, c’est que le savoir humain ne s’accumule pas. Cette affirmation peut paraître douteuse, surtout au regard de la science et de la technologie. Sans l’ombre d’un doute, technologiquement parlant, nous sommes à des années lumières de nos ancêtres pas vrai ? Quoiqu’il en soit, je ne présenterai pas l’entièreté de l’argument et de ses considérations maintenant, mais j’aimerais partager quelques raisons pour lesquelles on devrait réexaminer cette notion du savoir humain qui s’accumulerait à travers l’histoire, et peut-être en être sceptique.

Si on écarte cette idée que le savoir humain s’accumule, cela aboutit à un certain nombre d’implications, la principale étant celle ci : Si le savoir ne s’accumule pas, à quoi pouvons nous attribuer ces « superbes triomphes » des temps modernes ? N’est ce pas curieux que lors de ces 150 dernières années l’humanité a supposément accomplie plus de choses qu’en plus de 5000 ans d’histoire ?

La connaissance du savoir

Comment pouvons nous donc être en position de juger si le savoir s’accumule ou non ? De toute évidence, nous ne pouvons pas parcourir l’ensemble de l’histoire de l’humanité et illustrer la somme cumulée de connaissances au cours d’une période donnée afin de produire un graphique linéaire représentant les progrès accomplis.

Compte tenu de notre perspective limitée ne nous permettant pas de nous prononcer, pour quelles autres raisons devrions nous penser que la connaissance s’accumule ?

En réalité il y a 5 grandes raisons pour lesquelles nous devrions être sceptiques quant à l’accumulation des connaissances d’un millénaire à l’autre.

1-Les connaissances non-factuelles

Je pense que la plupart des gens conceptualisent implicitement la «connaissance» comme un ensemble de faits. Si la connaissance n’est qu’un ensemble de données factuelles, on pourrait alors conclure que de nouveaux faits sont continuellement découverts, puis fidèlement enregistrés et rassemblés dans le savoir commun, un peu comme un peu comme ajouter un nouveau livre dans une bibliothèque.

Mais cette théorie de la connaissance est extrêmement naïve. Une grande partie de nos connaissances est pratique, c’est-à-dire des savoir-faire. Par exemple, savoir conduire une voiture ou jouer d’un instrument de musique ne peut pas être entièrement exprimé sous forme de faits. Lorsqu’il s’agit des normes éthiques, sociales ou esthétiques, une grande partie du savoir d’une personne est soit pratique, soit tacite, ou les deux.

En ce qui concerne la connaissance tacite, même les connaissances qui peuvent être exprimées de manière factuelle (ou propositionnelle) sont laissées implicites. Dans notre vie de tous les jours, par exemple, nous comptons tous sur des quantités énormes de connaissances tacites pour avancer avec succès dans la vie, mais il serait difficile d’exprimer même une petite partie de ces connaissances.

Les connaissances pratiques et tacites n’étant pas exprimées, il est souvent impossible de transmettre ces connaissances aux autres via l’écriture. Évidemment, une des choses cruciales nous permettant d’accumuler des connaissances c’est notre faculté d’enregistrer ce savoir. En raison de cela, les connaissances pratiques et tacites ne sont pour la plupart pas enregistrées et ne sont donc pas accumulées.

(Si vous avez déjà passé du temps avec les personnes âgées, vous les avez probablement déjà vu déplorer le fait que les nouvelles générations ont perdu beaucoup de savoir-faire et ne savent plus ce qu’est « l’art de vivre » et le « bon sens ». Plutôt que de les voir comme de personnes aigris, il a peut être quelque chose de plus profond en ce qui concerne ces plaintes.)

2- La dépendance du contexte

Quand j’étais étudiant, j’allais parfois étudier dans la section mathématiques dans la librairie. Lorsque la curiosité me piquait je sélectionnais un livre dans l’étagère et je le feuilletais. Les livres de maths de niveau universitaire pouvaient aussi être écrit en ancien cunéiforme. Je n’aurais en aucun cas pu comprendre une seule page d’algèbre de Lie ou d’analyse complexe sans l’enseignement approfondi d’un professeur de mathématiques qualifié.

Le fait est qu’il est difficile d’isoler les connaissances en dehors du contexte d’un discours vécu. Le texte d’une page, par exemple, ne constitue pas un savoir s’il n’y a personne pour le comprendre. Si nous reprenons l’exemple des mathématiques avancées, prenons en compte tous les cours, les institutions, les processus d’apprentissage qu’il a fallu pour former un seul individu – c’est-à-dire l’étudiant en mathématiques – pour pouvoir simplement comprendre ces textes de maths. En d’autres termes, le texte en lui-même ne peut pas transmettre de connaissances. Cela étant dit , pourquoi devrions-nous même supposer que la connaissance peut être localisée dans un texte? En réalité, la connaissance est un phénomène beaucoup plus vaste qui ne peut être transformé en un objet transférable et facilement consommable.

Donc, si nous voulions nous assurer que la connaissance de l’algèbre de Lie soit préservée pour les 500 prochaines années, notre tâche ne serait pas aussi simple que de conserver un livre ou une série de livres sur le sujet. Pour préserver les connaissances, nous devrions maintenir des institutions de mathématiques, des cours de mathématiques et une quantité suffisante de discours pendant 500 ans. Ce n’est pas une mince affaire.

3. Attitudes culturelles

Nous ne pouvons pas nous attendre à ce que toutes les cultures et les civilisations du passé aient eu le désir d’enregistrer et de préserver leurs connaissances factuelles au profit de l’homme dans le futur. L’idée que la connaissance elle-même soit salvifique et devrait être propagée au profit de l’humanité tout entière est par nature une notion religieuse, principalement associée aux religions abrahamiques. Pourquoi passer par la tâche laborieuse de préserver vos meilleures idées et connaissances pour les personnes du futur (en supposant que vous croyez, qu’il y aura une continuité de vie dans l’avenir avec des personnes qui bénéficieront de cette connaissance – une hypothèse non partagée par de nombreuses cultures)?

Parmi ces cultures qui croyaient en l’importance de préserver la connaissance, combien utilisaient également des méthodes d’enregistrement que nous pourrions utiliser (ou comprendre) aujourd’hui? Par exemple, dans quelle mesure les traditions orales de la tribu Bo des îles Andaman sont-elles accessibles ? Probablement pas très accessible étant donné que la tribu a récemment disparu et qu’il ne reste plus personne qui parle sa langue.

4. Technologie d’enregistrement

Même si nous supposons qu’une civilisation passée possédait une quantité considérable de connaissances factuelles ET que la connaissance n’était pas fortement dépendante du contexte ET que la civilisation pensait qu’il était important d’enregistrer et de conserver cette connaissance au-delà de l’avenir prévisible, le problème pratique resterait de savoir comment enregistrer cette connaissance. Il s’avère que le papier n’est pas si durable. Les peaux d’animaux, le papyrus, même la pierre solide a ses limites. La technologie moderne n’est guère meilleure, comme peut en témoigner toute personne ayant perdu un fichier ou deux (ou trois) en raison d’un disque dur défectueux.

Historiquement, de nombreuses grandes bibliothèques , archivant les œuvres inestimables du passé, ont brûlé sans ménagement. À l’ère moderne, l’écrit peut être un peu plus durable, l’information étant stockée dans «le cloud». Cependant, le stockage électronique des données présente de sérieux risques , sans parler des coûts énergétiques associés au fonctionnement perpétuel de serveurs de données. Et il reste à voir combien d’informations électroniques actuelles peuvent être conservées 50, 100, 300 ou 1000 ans dans le futur. Seul le temps nous le dira.

La faible fidélité de matériaux comme le papier ou le papyrus est sans aucun doute une partie importante de la raison pour laquelle nous disposons d’artefacts textuels très limités issus des civilisations passées. Nous ne pouvons même pas estimer combien d’informations et de connaissances potentielles de littératures millénaires de l’histoire humaine ont été perdues.

5. Interpréter le passé

Cela ramène à la dépendance du contexte, mais comment interprétons-nous la quantité limitée de matériaux que nous avons des civilisations passées? Il est plus que difficile de traduire des langues anciennes et éteintes. Même lorsque la langue en question peut être traduite, donner un sens au texte devient un défi majeur en soi.

 En 1981, le US Department of Energy a réuni un groupe de travail composé de scientifiques, d’anthropologues et de sociologues pour s’attaquer à un problème très spécifique. Le problème était que les États-Unis stockaient des tonnes de déchets nucléaires toxiques dans les monts Yucca et d’autres endroits confinés. En raison de la nature des déchets nucléaires, la région présentera un danger extrême pour la vie humaine dans des milliers d’années. Comment est-il possible d’avertir les générations futures de ce danger et de rester à l’écart? Comment pouvons-nous communiquer avec les gens dans 10 000 ou 100 000 ans?

Vous pouvez en savoir plus sur les défis auxquels le groupe de travail a été confronté ici et ici . L’ entrée Wikipedia énumère certaines des idées les plus intéressantes, par exemple, créer un «clergé atomique» qui pourrait devenir une religion avec des interdictions telles que «ne jamais s’introduire dans cette région», en sélectionnant des chats génétiquement modifiés qui changent de couleur chaque fois qu’ils s’approchent de la radiation nucléaire comme un avertissement, etc. Le groupe de travail a examiné différents monuments pouvant également communiquer un danger et un avertissement:

Spike-Field-2
paysage d'épines

Le problème évident auquel le groupe de travail a été confronté est que, pour que cet «avertissement» soit pris en compte, il doit être perceptible. Mais plus l’avertissement sera visible, plus il attirera l’attention des futurs archéologues, qui voudront étudier et fouiller la région de la même manière que les archéologues le font aujourd’hui. Comme l’a expliqué un blogueur : «Si nous montrions des personnes malades, comment sauraient-elles que c’est un avertissement utile et non pas une simple malédiction superstitieuse? Pensez à l’efficacité [des représentations] des malédictions des pharaons pour dissuader [les égyptologues]. « 

Maintenant, étant donné de telles difficultés, songez à la difficulté de comprendre les documents d’anciens habitants d’il y a seulement 1 000 ou 3 000 ans, des personnes qui, très probablement, n’essayaient même pas délibérément de communiquer avec nous.

Par exemple, les égyptologues ont répertorié de nombreux textes hiéroglyphiques anciens. Certains de ces textes sont peut-être plus lucides que d’autres. Lorsque l’interprétation devient difficile, sur quelles ressources un interprète peut-il compter?

Considérez «l’œil d’Horus», symbole retrouvé dans de nombreux artefacts archéologiques égyptiens. Les égyptologues y voient un symbole de pouvoir et de bonne fortune, une personnification d’une certaine déesse, et ils entretiennent de nombreuses autres théories mythologiques sur la signification de ce texte.

Une question intéressante est la suivante: que se passera-t-il si de telles théories sont fausses et si nous comprenons mal le sens des anciens scribes? Et si l’œil d’Horus n’avait rien de mythologique? Que se passe-t-il si les anciens Égyptiens enregistraient des connaissances importantes, ou enregistraient des connaissances importantes au moyen d’ images mythologiques, ou autre chose? Nous sommes absolument incapables de faire ce genre de distinction, mais à tort ou à raison, peu de gens penseraient que les Égyptiens conservent dans la pierre une connaissance précieuse que les gens peuvent utiliser à des fins utiles. Le fait est que, même si ces hiéroglyphes contiennent des connaissances susceptibles de contribuer à l’accumulation de connaissances humaines totales, nous ne pourrions pas le voir de nos jours.

rt, sans accumulation de connaissances, il est difficile de comprendre ce que le progressisme pourrait même signifier.

En outre, comme mentionné précédemment, si le savoir ne s’accumule pas, à quoi pouvons-nous attribuer tous les «progrès technologiques et moraux» modernes?

Disons-le ainsi: si vous êtes un progressiste et que vous estimez que l’époque moderne présente un progrès unique par rapport aux peuples passés, vous devez expliquer pourquoi cet avancement ne s’est manifesté que pendant les 150 dernières années. Qu’en est-il des 4850 autres années de la civilisation humaine? Pourquoi personne d’autre n’a-t-il connu les «merveilles» de l’ère moderne? À mon avis, il n’y a que 2 possibilités.

1. Les connaissances s’accumulent avec le temps, de sorte que l’âge actuel est toujours le plus avancé. Comme nous l’avons vu, ce n’est pas tenable.

2. Chronocentrisme : le point de vue selon lequel les hommes et les femmes modernes sont intrinsèquement plus intelligents et moraux que les hommes du passé. Nous sommes juste spécial et unique! De toute évidence, le chronocentrisme est aussi défendable sur le plan académique que l’ethnocentrisme.

Il n’y a donc pas d’explication viable pour le progressisme. Soit nous sommes l’âge de l’humanité le plus avancé sur le plan intellectuel et moral, ou nous ne le sommes pas. Si nous le sommes, nous n’avons pas de bonne explication. Si nous ne le sommes pas, qui est et quelles sont les preuves possibles de leur avancement (en particulier au point 5 ci-dessus)?

Pour les besoins de cet article, je ne prétends pas que notre époque est historiquement la plus avancée. Je ne fais que souligner l’étendue de notre ignorance.

Mais…

Mais allez! Allons-nous sérieusement nous demander si la civilisation d’aujourd’hui est plus avancée qu’elle ne l’était il y a 2000 ou 3 000 ans? C’est ridicule!

Eh bien, pour pratiquement tous les exemples que vous pouvez donner de l’avancement des temps modernes et de leur absence dans le passé, vous pouvez demander: «Comment le savez-vous?». Comment savez-vous des gens dans un passé lointain, à travers des milliers de cultures, de langues et de régions géographiques et les périodes, étaient relativement incompétents en matière de médecine, de santé, d’éducation, de gouvernance, de commerce ou de voyages, etc.? Couplé avec le fait que la plupart de nos impressions du passé sont fondamentalement teintées de manière incorrigible par le progressisme, cela rend les jugements sur l’avancement relatif pratiquement impossibles.

Merci au frère qui m'a traduit plus de la moitié de l'article, en prenant de son temps libre, qu'Allah le récompense.

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